#Metoo, les ‘diagonales’ d’un mouvement qui l’entraînent dans sa chute

#Metoo. Une ‘révolution’ qui, dans l’importance incontestable du sujet, fait l’objet d’une polémique récurrente. Pour beaucoup, #Metoo a ouvert la porte à la démagogie et aux excès, aux surenchères sur les réseaux sociaux, aux débordements sans freins et aux amalgames. 

En l’espace de trois années, #Metoo a connu un retentissement mondial. Comme toute «révolution»,  ce phénomène connaît également ses moments de crise, ses excès, ses débats. Comment dès lors, un mouvement initié sur les réseaux sociaux, peut-il aujourd’hui être tant controversé ?

#Metoo 

Le 5 octobre 2017, le scandale d’un producteur américain éclabousse Hollywood. Harvey Weinstein est accusé de harcèlement sexuel et de viol. Ces accusations révélées par le New York Times et par le New Yorker circulent sur Twitter. La toile s’agite.

Au milieu de cette affaire jaillit le mouvement #Metoo. Dans la nuit du 14 au 15 octobre 2017, Alyssa Milano, une actrice, poste ces quelques mots sur Twitter : « Si vous avez été victimes de harcèlement ou d’agression sexuelle, écrivez « moi aussi » en réponse à ce tweet ». Elle renvoie ensuite un deuxième tweet dans lequel elle indique : « #MeToo ». Deux mots pour un slogan, initié quelques années plus tôt (2007) par l’activiste afro-américaine, Tarana Burke.

Alors que le scandale Weinstein bat son plein, le « Moi aussi » d’Alyssa Milano atteint une autre dimension. Émerge en quelques semaines ce que l’anthropologue Véronique Nahoum-Grappe appellera « un mouvement social féminin du 21ème siècle, qui sait user des outils technologiques de l’époque pour faire apparaître un point de vue non pris en compte à la mesure de sa réalité massive et tragique ». Le tweet de l’actrice fera l’objet de plus de 60.000 réactions quelques heures plus tard. Des milliers de femmes vont ensuite s’exprimer à leur tour sur Internet. Le mouvement #Metoo voit le jour, amorçant la « quatrième vague » du féminisme.

« Des surenchères médiatiques » ?

La force et l’ampleur de la réaction révèlent, en 2017, l’importance de la question et en particulier, ce qui relève du vécu de millions de femmes. Rapidement, plusieurs questions sont soulevées : « la présomption d’innocence existe-t-elle encore ? Les réseaux sociaux tenteraient-ils de court-circuiter la justice ? Ce mouvement ne serait-il pas trop agressif ? », etc.

En octobre 2018, soit un an après la naissance de #Metoo, l’avocat français Régis de Castenaut faisait déjà savoir sur son blog « Vu du Droit » qu’il regrettait que le mouvement prenne une telle tournure, même s’il ne contestait pas la légitimité de ce dernier. Il ne critiquait pas le fond, mais bien la forme que le mouvement prenait « (…) ce sont des comportements extrémistes relayés par des surenchères médiatiques qui ont installé une ambiance propice aux excès (…) la lutte contre le harcèlement sexuel doit être menée, mais en aucun cas en balançant par-dessus bord les principes qui nous protègent tous (…) ce qui relève de comportements pénalement répréhensibles doit être puni en application de ses règles (…) c’est-à-dire la présomption d’innocence, la charge de la preuve, et le débat contradictoire. Nous en sommes très loin, le lynchage médiatique étant la règle, ce qui dans un pays démocratique est toujours une défaite »…

«50 ans sur 2.000 ans d’histoire »

Il est vrai, malgré ces questionnements persistants, que #Metoo a mis en évidence l’incapacité d’un système juridique à gérer un problème inhérent à la condition de la femme. Au-delà de ses ‘dérives’, #Metoo, à l’inverse des mouvements qui l’ont précédé, s’est aussi affirmé par sa dimension collective, avec les avantages… et les inconvénients que cela implique.

Comme le soutient Francine Descarries, sociologue et professeure à l’université du Québec à Montréal et notamment spécialisée dans les études féministes, le mouvement des femmes et l’antiféminisme, autrefois, les violences faites aux femmes étaient abordées, mais à huis clos. Dans le passé, « l’inacceptable » était « toléré » en société, déploré en aparté. « Parler de la violence faite aux femmes ne date que des années ‘70. Avant, c’était quelque chose qui allait de soi, que les femmes considéraient comme inhérent à leur condition de femme. Nous en parlions mais en privé. Avec #MeToo, nous assistons à une progression de la prise de conscience (…) parler des rapports entre hommes et femmes, non pas en termes de relations mais en termes de pouvoirs, c’est quelque chose qui n’a que 50 ans d’existence sur 2.000 ans d’histoire », explique-t-elle.

« Qui seront les nouveaux puissants? »

Comment dès lors, expliquer qu’un mouvement puisse faire l’objet d’un tel engouement et être, en même temps, autant critiqué ? Peut-on parler d’un problème générationnel ? Francine Descarries reconnaît que le mouvement de sa génération, soit le féminisme de la ‘troisième vague’ ‘ a trop ‘mis en veilleuse’ la dimension collective du problème par rapport à la génération actuelle, qui accorde une importance considérable à l’identité sexuelle’. Selon elle, tout comme pour des millions de femmes, le mouvement #Metoo appelle un changement de comportement de la part des hommes et dénonce ce qui jusqu’ici, était (volontairement) tu.

Bien que la sociologue porte un regard positif sur le mouvement, certaines féministes des générations précédentes le contestent. La canadienne Margaret Atwood avait d’ailleurs critiqué le mouvement dans une tribune intitulée « Suis-je une mauvaise féministe ? », parue en janvier 2018 dans le Global Mail. L’auteure de ‘La Servante écarlate (The Handmand’s tale, un roman pourtant salué en 1987 pour sa dimension féministe, devenu une série à succès) déplorait la victimisation des femmes par le mouvement et craignait que #Metoo ne « prenne le dessus » sur la justice : « Le mouvement #MeToo est un symptôme d’un système de justice brisé. Trop souvent, les femmes et les autres victimes d’abus sexuels, faute d’obtenir une écoute juste des institutions, y compris les entreprises, utilisent un nouvel outil : Internet (…) Si le système judiciaire est court-circuité car vu comme ineffectif, par quoi sera-t-il remplacé? Qui seront les nouveaux puissants ? ».

Des «excès», mais une meilleure prise en charge

Francine Descarries affirme pourtant qu’à échelle nationale, au Québec, l’impact de #MeToo s’est fait ressentir à plusieurs niveaux, notamment dans l’éducation : les cours d’éducation sexuelle ont été réintégrés, un code d’éthique a été établi dans les universités, etc. Il en est de même en Belgique, cela malgré les critiques dont le mouvement fait l’objet. Né presque en même temps que les centres de prises en charge de violences sexuelles (les CPVS) #MeToo a encouragé les victimes à sortir de l’ombre. Elles ont pu bénéficier d’une prise en charge et se faire épauler dans leurs démarches par des personnes formées et compétentes.

Lorsque je l’avais interrogée en 2017, Françoise Leroux, psychologue et coordinatrice du Centre de prise en charge des violences sexuelles du CHU Saint-Pierre déclarait avoir reçu pas moins de 130 victimes peu après l’ouverture du centre. « Deux fois plus que ce à quoi nous nous attendions » disait-elle. Parmi ces 130 victimes, « près de 50% des victimes » avaient déposé plainte.

80% des plaintes n’aboutissent (toujours) pas

Si les femmes ont pu trouver refuge dans des centres et se faire entendre, du côté des plaintes, la situation, du moins en Belgique, n’a pas vraiment évolué. Le nombre de plaintes a augmenté, mais ces dernières, n’aboutissent que très rarement « c’est toujours le même problème, il faut des preuves, il y a toujours une dénonciation de vérité, mais ces abus n’ont pas cessé, n’ont pas diminué, et ils ne sont pas davantage punis », explique Pascal Lepeyre, psychologue au CPVS, « même s’il est vrai qu’on fait plus aujourd’hui pour les victimes », ajoute-t-il.

Selon un rapport réalisé par Amnesty International Belgique Francophone et SOS viol en mars 2020, chaque année, plus de 45.000 dossiers de plaintes pour viol ou harcèlement sexuel sont enregistrés par les parquets belges, dont 53% des plaintes sont classées sans suite. Aussi, dans le cadre d’un projet intitulé « Panser la justice », porté par les étudiants en journalisme de l’Université Libre de Bruxelles en 2019, un article consacré au viol révélait que plus de 80% des plaintes n’aboutissaient pas. Un taux « hallucinant », expliquait à l’époque Florence Cock, avocate au barreau de Bruxelles.

On peut dès lors se demander si ces excès, qui vont à contresens du mouvement qui les embrasse, ne contribuent pas aussi à accentuer ce phénomène : demander toujours plus de preuves dans le doute d’avoir affaire à « un témoignage fantaisiste et monté de toute pièce ». « Nous sommes dans un État de droit. Il ne suffit donc pas de dire « un tel m’a fait ça », sinon c’est un peu facile. Il faut pouvoir avoir assez d’éléments », expliquait Denis Goeman, substitut du procureur du Roi dans un article consacré au viol et paru dans Le Soir, en mai 2019. Or, on sait souvent que dans ce cas de figure, toutes les victimes ne portent pas plainte immédiatement, et que les « c’est sa parole contre la mienne », quand la victime est dans l’incapacité de fournir des preuves concrètes, sont fréquents.

Une «banalisation» du viol ?

Du côté des victimes, les échos sont encore différents, comme en témoigne cette jeune femme que l’on appellera Sandrine, âgée de 28 ans. Assise dans un café, elle fixe ses mains en me parlant. Ses mains qui n’ont pas pu défendre son corps qui disait « non », et qui portent encore des traces invisibles, celles d’un combat qu’elle a perdu. « J’ai porté plainte mais cela n’a rien donné (…) j’avoue que ce mouvement m’a encouragée à le faire, on parle plus du viol aujourd’hui, même si en fin de compte, vous êtes seule face à ce qui vous arrive. » Mais Sandrine, malgré son expérience traumatisante, regrette les débordements qu’elle a pus observer : « Tout ce qu’il y a autour de ce mouvement, pfff (…) c’est déjà difficile de surmonter un viol, mais c’est d’autant plus difficile de constater qu’on va parfois jusqu’à associer une parole déplacée à un événement traumatisant comme celui qu’on a vécu. Alors c’est vrai que c’est vraiment très bien de pouvoir en parler ouvertement (…) ce genre d’amalgame s’est tellement répété, qu’on a presque l’impression que ce qui nous est arrivé est banal en fin de compte. Puis aussi, tous ces faux-témoignages qu’on a pu constater… ça ne nous rend vraiment pas service ! Sérieusement, comment peut-on tomber dans ce genre d’extrême ? », explique-t-elle.

‘Banaliser le viol’ ? Un point également soulevé par Peggy Sastre, essayiste, journaliste scientifique et docteur en philosophie. En 2018, elle expliquait sa perception du phénomène au journal Le Point : « (…) cela [Metoo] donne une image faussée de la réalité, on ne peut traiter aucune maladie si on n’a pas le bon diagnostic, et cela criminalise des comportements bénins et banalise de véritables crimes. Enfin, cela risque d’inciter les femmes à un sentiment d’insécurité dommageable pour les libertés individuelles. ».

« Cela dissuade ceux qui ont vraiment besoin de changer»

Pascal Lepeyre porte un regard plus nuancé sur l’évolution du mouvement. « J’ai un regard tout à fait positif et favorable sur la question [#MeToo] car cela vient s’inscrire dans un mouvement de reconnaissance de cette problématique, mais aussi dans un changement (…) Cela permet aux victimes d’arriver jusqu’à nous car on sait qu’un viol est extrêmement traumatique (…) donc que les victimes puissent se reconnaître dans ce mouvement et venir vers nous, pour solliciter une aide, c’est super important ».

Le psychologue regrette toutefois que ce mouvement soit parfois porté par certains excès : « ces excès, cette chasse aux sorcières dissuade ceux qui ont vraiment besoin de changer, revoir ou retravailler leur rapport aux autres (…) ce côté manichéen actuel, je ne trouve pas ça forcément pertinent, car ce changement ne peut venir que par davantage de respect, un respect partagé dans les deux sens ». Certes, la révolution #Metoo s’est accompagnée d’un nombre d’éléments positifs, mais le psychologue affirme qu’il y a encore de nombreux manquements. Il explique que pour que d’autres changements s’opèrent et pour que son travail et celui de ses collègues soient plus efficaces, #Metoo doit « s’inscrire sur un front plus large ». Le changement doit s’opérer dans le respect certes, mais aussi (entre autres) dans le système juridique, dans l’éducation et dans le financement de la prise en charge des victimes.

« Ce mouvement nous paralyse »

Les hommes quant à eux regrettent les « généralités ». Beaucoup d’entre eux se sentent assimilés à des violeurs ou à des agresseurs : « on a l’impression d’être assimilés à des salopards quoi qu’on fasse, alors que tous les hommes ne sont pas comme ça, ce mouvement nous paralyse », déclare un jeune homme que l’on appellera Arnaud, 26 ans. S’il est vrai que, comme le soulignait Francine Descarries, #Metoo « appelle à un changement de comportement », on peut dès lors se demander si le mouvement atteint le public souhaité et si le changement de comportement est bien celui auquel on s’attendait : s’agit-il là du meilleur moyen pour rallier les hommes (bons) à une cause ?

Toutes ces questions font aujourd’hui débat, et ceux qui osent évoquer les « excès » de #Metoo sont souvent qualifiés d’ « antiféministes ». Mais est-ce bien là, la représentation du féminisme que l’on souhaite promouvoir ? Cette vision manichéenne ne supprime-t-elle pas le débat ? Le mouvement #MeToo s’est imposé comme une révolution au service des femmes, de leur parole, de leur corps, de leur dignité. Grâce à #MeToo, plus rien ne sera comme avant. Mais comme le disait la sociologue Aurore Koechlin, auteure du livre La révolution féministe, « Nous [les femmes] pouvons conquérir de nouveaux droits, nous pouvons obtenir des évolutions dans les comportements, mais notre exploitation ne prendra fin qu’avec l’instauration d’une autre société », une société où le respect s’impose des deux côtés et… où la fin ne justifie pas les moyens.

Reportage financé par l’Association des Journalistes professionnels de Belgique et initialement publié sur le site des journalistes indépendants francophones belges.

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